De Ferguson à Sivens, le policier américain parle et le gendarme français se tait - Cabinet Tamalet
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De Ferguson à Sivens, le policier américain parle et le gendarme français se tait

Le premier a accordé un entretien à la chaîne de télévision ABC News. Il apparaît à visage découvert, filmé de près, en son nom propre. Il livre un témoignage personnel et subjectif de ce moment qui a fait basculer sa vie, seconde par seconde. Le second a mandaté son avocat, Jean Tamalet, pour répondre aux questions du Parisien. Celui-ci fait un compte-rendu dépassionné des événements, presque administratif, déjà soucieux d’établir des niveaux de responsabilité dans le drame.

Ces interviews croisées résument à elles seules les différences fondamentales entre les cultures policières française et nord-américaine. Et aussi les points communs de leurs discours après la mort de deux jeunes hommes. En prenant la parole, le policier et le gendarme tentent de répondre aux mêmes types d’interrogations sur la légitimité de la violence exercée par les forces de l’ordre.

« J’ai fait mon travail dans les règles »

En elles-mêmes, les deux situations divergent. Du côté de Sivens, une foule nocturne de manifestants-émeutiers, sans que Rémi Fraisse ne soit individuellement ciblé par une arme dont le gendarme pensait sans doute qu’elle ne tuerait pas. A Ferguson, un homme seul tué de six balles dans la rue, en pleine journée. Mais les deux « tireurs » se défendent par des arguments très proches, utiles à leur défense mais insatisfaisants pour comprendre : ils ont respecté les règles.

« Mon client est dans le même état d’esprit qu’un conducteur qui s’est parfaitement conformé au code de la route, mais dont le véhicule a heurté mortellement un autre usager qui n’aurait pas respecté une interdiction. »

C’est Jean Tamalet qui parle. L’avocat estime que le gendarme qu’il défend n’est « ni coupable ni responsable ». Que son client « a eu une réponse graduée et proportionnée, comme le veut la procédure ». Darren Wilson, quant à lui, a eu les formules suivantes : « J’ai la conscience tranquille. » « J’ai fait mon travail dans les règles. »

Le policier américain dit avoir eu peur pour sa vie. L’avocat français, de son côté, évacue la question de la légitime défense d’un revers de main : « Ce n’est pas la question ici. » Peut-être parce que, comme il le dit un peu plus haut, « la mission » des gendarmes « était de défendre ce carré grillagé de 30 m de côté », « sans en sortir ». Par ce constat apparemment anodin, il renvoie la hiérarchie de son client à ses choix stratégiques, qui, en privant les gendarmes d’un éventuel retrait tactique, les acculait à la faute.

Passage télé contre « obligation de réserve »

Inimaginable, en France, qu’un membre des forces de l’ordre mis en cause suite à la mort d’un homme se rende en personne sur un plateau télé pour s’expliquer. Une interprétation abusive de la fameuse « obligation de réserve » des fonctionnaires, mal définie par la loi. Pour les policiers et surtout les gendarmes, qui sont des militaires, la culture professionnelle qui entoure la notion de « réserve » est encore plus sévère, au point de les réduire au silence quasiment en toute circonstance.

Depuis la mort de Rémi Fraisse, un véritable « cordon sanitaire » s’est déployé autour du gendarme qui a lancé la grenade, d’abord incarnée par sa hiérarchie – le directeur général de la gendarmerie nationale Denis Favier et le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve se sont exprimés à sa place – et maintenant par son avocat.

Si l’apparition publique de Darren Wilson a le mérite d’offrir une réponse à la curiosité légitime que son geste suscite – à quoi ressemble-t-il et surtout qu’a-t-il à dire ? –, il est certainement plus prudent de préserver un fonctionnaire, comme toute personne mise en accusation d’ailleurs, d’une exposition médiatique aussi frontale. Oui, la pratique américaine ouvre la voie à une mise en scène spectaculaire de cette affaire, à la superficialité, voire aux menaces contre la personne de ce policier.

Darren Wilson et le gendarme sans nom

Seulement en France, la volonté de protection va beaucoup plus loin. Au point que même dans un quotidien papier, sans photo, le gendarme ne répond pas lui-même. Au point que le nom du fonctionnaire est le secret le mieux gardé de l’enquête. Même son prénom est absent de l’expression retenue pour le désigner : « le maréchal des logis chef J. ». Au nom de la présomption d’innocence, bien sûr, et pour le protéger d’une identification qui pourrait avoir des conséquences sur lui ou ses proches.

Pourquoi, alors, cette louable pratique ne s’applique-t-elle pas à toute personne mise en cause par la justice ou l’opinion publique ? Pourquoi le maréchal des logis bénéficie-t-il d’une attention qu’on n’accorde pas à ceux qui, placés 24 heures en garde à vue et relâchés sans poursuite, voient leur nom imprimé dans la presse et répété en boucle à la télévision ? Ce traitement spécial ne peut qu’entretenir l’idée d’une justice à deux vitesses.

On peut considérer que le nom d’un fonctionnaire n’a pas à être soustrait à la connaissance du public. Aux Etats-Unis, savoir s’il fallait divulguer l’identité de Darren Wilson a fait débat. Dans le bons sens ou pas, il a été tranché (par la police). Ici, jamais la question n’a même pas été abordée.

La logique de cet anonymat mériterait pourtant d’être explicitée. Les fonctionnaires de police traduits devant un tribunal sont nommément cités par la presse puisque leur nom sera connu à l’audience. (Le gendarme J., lui, même s’il est publiquement mis en cause pour la mort de Rémi Fraisse, n’est pas mis en examen à ce stade de l’enquête.)

Mais l’identité des policiers peut être connue à différents stades de la procédure : le nom de Michel Neyret, numéro deux de la PJ lyonnaise, est sorti dès les premiers soupçons de corruption. Remis en liberté depuis, il pourrait invoquer des problèmes de sécurité ou des risques de représailles. A contrario, l’un des policiers mis en examen dans l’affaire de la BAC Nord de Marseille est resté anonyme jusqu’à ce que son père choisisse de divulguer son identité, en vue de le défendre quelques jours avant son passage en conseil de discipline (il a été révoqué).

Respecter l’anonymat d’agents des forces de l’ordre est donc un choix qui peut se défendre, mais qui ne va pas de soi.

Un « homme non armé » et « un pacifiste »

Leur situation administrative diffère aussi. Depuis la mort de Michael Brown, Darren Wilson est suspendu. Ce n’est pas le cas du maréchal des logis français, toujours en service.

Une autre curiosité les sépare. Aux Etats-Unis, où le port d’armes est certes plus courant, une précision revient à chaque tir mortel des forces de l’ordre : le fait que le citoyen tué soit armé ou non. Quand il s’agit d’un « unarmed man », un homme non armé, cette donnée est directement reliée à l’évaluation de la situation. Elle l’a été dans le cas de Michael Brown.

Rémi Fraisse, quant à lui, a été désigné comme un « pacifiste » par ceux qui le connaissaient, mais ce langage qui insiste davantage sur les convictions d’une personne que sur les circonstances de sa mort laisse planer le doute. Dans un mauvais jour, il n’est pas exclu qu’un pacifiste lance une canette. La question n’est pas de savoir si Rémi Fraisse était animé de sentiments violents contre les gendarmes mais si, face à eux dans la nuit du 25 au 26 octobre, il disposait d’une arme à feu, d’un couteau, d’un quelconque projectile qui aurait pu les mettre en danger.

L’avocat Jean Tamalet entretient le flou sur ce point crucial en expliquant que son client « a aperçu un groupe de quatre ou cinq personnes se rapprocher » malgré l’ordre de dispersion et alors qu’il avait déjà essuyé « des jets de cocktails Molotov, de bouteilles incendiaires, et des pavés lancés pendant plusieurs heures ». D’accord, mais Rémi Fraisse était-il lui-même armé ? Et ceux qui l’accompagnaient à ce moment-là ?

De la même manière qu’on dit « un homme armé d’un couteau » ou « un déséquilibré muni d’une carabine 22 Long Rifle a été abattu par la police », il faudrait, quand la victime a les mains vides, utiliser en France l’expression « homme non armé ». Ne pas y avoir recours fait perdurer une ambiguïté sur le niveau de dangerosité de la situation à laquelle a dû faire face le policier.

Les Etats-Unis et la France, si différents ?

Lorsque le grand jury a décidé de ne pas poursuivre Darren Wilson, la ministre de la Justice française Christiane Taubira s’est fendue de trois tweets, dont deux en anglais, pour dénoncer un « fatal cocktail » : « profilage racial, exclusion sociale, ségrégation territoriale, relégation culturelle… des armes, la peur… »

En réponse, les parallèles agacés avec la situation française ne se sont pas fait attendre. Dont celui de Laurent Borredon, journaliste au Monde spécialiste de la police en congé parental ces temps-ci, qui depuis mardi soir reproche à la ministre sa gestion de la mort de Rémi Fraisse et revient sur plusieurs affaires où les forces de l’ordre n’ont pas été inquiétées, à l’issue d’enquêtes bâclées.

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